Rouah – L’Esprit de Dieu est féminin (sur Genèse 1,2)

Bien évidemment, Dieu est au-delà de nos distinctions de genre. Cependant, la multiplicité de nos mots et de nos réalités est peut-être là pour s’approcher un peu plus de lui. Alors si nous considérons que Dieu est Père, c’est que nous voulons affirmer qu’il a eu l’initiative de l’acte créateur ; mais si nous parlons de son esprit, de la façon qu’il a de nous aimer, nous sommes obligés de prendre l’image de l’amour maternel, un amour qui ne peut se séparer du fruit de ses entrailles. Il s’agit d’un attachement et d’une communion profonde entre la mère et l’enfant qu’elle porte. Nous pouvons aussi penser, nous imaginer, que cet univers tout entier repose dans les bras de Dieu qui lui donne vie, qui le chérit.

Voyons comment les mots prophétiques de la Bible s’expriment au deuxième verset de la Genèse:

:וְהָאָרֶץ, הָיְתָה תֹהוּ וָבֹהוּ, וְחֹשֶׁךְ, עַל-פְּנֵי תְהוֹם; וְרוּחַ אֱלֹהִים, מְרַחֶפֶת עַל-פְּנֵי הַמָּיִם
La terre était tohu va vohu, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et l’Esprit (רוּחַ ruaḥ) de Dieu planant (מְרַחֶפֶת meraḥefet) au-dessus des eaux.

Le mot hébreu ruah qui peut être traduit par Esprit, souffle, vent, est en hébreu du genre féminin. Et nous voyons tout de suite que le participe “planant”, présente en hébreu la forme du féminin מְרַחֶפֶת (meraḥefet). Cette racine verbale, רחף (raḥaf), est presque une onomatopée dans laquelle nous entendons le bruissement des ailes ou le souffle du vent. Cela évoque le frémissement des ailes d’un aigle qui plane au-dessus de ses petits, comme dit le livre du Deutéronome 32, 11 utilisant le même verbe, pour décrire un mouvement léger, délicat:

כְּנֶ֨שֶׁר֙ יָעִ֣יר קִנֹּ֔ו עַל־גֹּוזָלָ֖יו יְרַחֵ֑ף יִפְרֹ֤שׂ כְּנָפָיו֙ יִקָּחֵ֔הוּ יִשָּׂאֵ֖הוּ עַל־אֶבְרָתֹֽו׃
Tel un aigle qui éveille son nid et plane au-dessus de ses petits, il déploie ses ailes, il le prend, il le porte sur ses ailes robustes.

Voici comment la tendresse de l’aigle envers ses petits est décrite: l’oiseau réveille doucement ses petits, planant au-dessus du nid, par le frémissement de ses ailes. Voyons les explication à ce sujet du rabbin Rachi (Rabbi Chlomo ben Itzhak HaTzarfati 1040-1105) dont les commentaires accompagnent souvent les bibles hébraïques:

כנשר יעיר קנו. נִהֲגָם בְּרַחֲמִים וּבְחֶמְלָה, כַּנֶּשֶׁר הַזֶּה רַחֲמָנִי עַל בָּנָיו, וְאֵינוֹ נִכְנָס לְקִנּוֹ פִּתְאוֹם עַד שֶׁהוּא מְקַשְׁקֵשׁ וּמְטָרֵף עַל בָּנָיו בִּכְנָפָיו בֵּין אִילָןלְאִילָן, בֵּין שׁוֹכָה לַחֲבֶרְתָּהּ, כְּדֵי שֶׁיֵּעוֹרוּ בָּנָיו וִיהֵא בָהֶם כֹּחַ לְקַבְּלוֹ

Comme un aigle éveille son nid: Il les a conduits avec miséricorde (רַחֲמִים raḥmim) et compassion (חֶמְלָה emlah), comme un aigle qui est plein de miséricorde pour ses enfants (רַחֲמָנִי עַל בָּנָיו raḥmany al banayw). Il ne rentre pas dans son nid tout d’un coup, afin que ses enfants se réveillent et aient la force de l’accueillir, il frappe et agite ses ailes d’arbre en arbre et d’une branche à l’autre.

על גוזליו ירחף. אֵינוֹ מַכְבִּיד עַצְמוֹ עֲלֵיהֶם אֶלָּא מְחוֹפֵף — נוֹגֵעַ וְאֵינוֹ נוֹגֵעַ — תלמוד ירושלמי חגיגה ב׳

Il plane au-dessus de ses petits: il ne les opprime pas de son poids, mais se tient au-dessus légèrement – il les touche et ne les touche pas (Talmud Ierushalmi, traité Haguigah 2,1) …

Dans le livre de l’Exode 19, 4 aussi, Dieu se compare à un aigle qui porte ses petits sur ses ailes et les sauve de l’armée qui les poursuit:

אַתֶּ֣ם רְאִיתֶ֔ם אֲשֶׁ֥ר עָשִׂ֖יתִי לְמִצְרָ֑יִם וָאֶשָּׂ֤א אֶתְכֶם֙ עַל־כַּנְפֵ֣י נְשָׁרִ֔ים וָאָבִ֥אאֶתְכֶ֖ם אֵלָֽי׃
Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés sur les ailes des aigles et vous ai conduit jusqu’à moi

Même dans notre langage lorsqu’on dit que quelqu’un nous abrite ou nous prend sous son aile, nous visualisons un geste tendre et affectueux. Il faut aussi signaler la racine araméenne apparentée à celle-ci רפף (rafaf) dont la forme intensive (pilpel) est רִפְרֵף (rifref) qui évoque aussi le bruissement des ailes déployées. C’est en effet le participe (םְרַפְרֵף merafref) de cette racine qui est utilisé pour traduire ce verset dans le commentaire exégétique de la Genèse appelé Midrash Rabba.

  וְרוּחַ אֱלֹהִים מְנַשֶּׁבֶת אֵין כְּתִיב כָּאן אֶלָּא מְרַחֶפֶת, כָּעוֹף הַזֶּה שֶׁהוּא מְרַפְרֵף בִּכְנָפָיו וּכְנָפָיו נוֹגְעוֹת וְאֵינָן נוֹגְעוֹת

Et l’Esprit de Dieu “soufflait” (מְנַשֶּׁבֶת menashevet), ce n’est pas cela qui est écrit ici, mais “planait” (מְרַחֶפֶת meraḥefet) comme un oiseau qui bouge ses ailes (מְרַפְרֵף merafref) et ses ailes touchent et ne touchent pas.

On entend dans ce mot מְרַפְרֵף merafref comme une onomatopée et le bruissement des ailes dans l’air.

Rappellons-nous que l’Evangile, nous offre l’image de la colombe pour figurer l’Esprit Saint: “L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »” (Luc 3, 22). Tout est exprimé dans ce verset d’Evangile, la bienveillance du Père, son Esprit plane, déploie ses ailes au-dessus de Jésus et ses paroles nous disent qu’il est le bien-aimé, en lui est toute la joie du Père. Et Jésus de même, évoquant l’attitude du Père envers son peuple, osera même dire, s’adressant à Jérusalem: “Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes” (Luc 13, 34). Cette affection véritable – qui ne voit que la beauté de ses petits – est bien féminine, comme celle de la mère qui ne se séparera jamais de son propre enfant, même si aux yeux de la société c’est un criminel. Pour elle, même adulte et coupable, il reste le fruit des ses entrailles, l’enfant bien-aimé.

Nous avons plus haut le commentaire de Rachi à propos de l’attitude de l’aigle qui approche du nid: il les a conduits avec miséricorde (רַחֲמִים raḫmim) et compassion (חֶמְלָה emlah), comme un aigle qui est plein de miséricorde pour ses enfants (רַחֲמָנִי עַל בָּנָיו raḥmany al banayw). Il emploie aussi les mots bibliques (רַחֲמִים raḥmim) et compassion (חֶמְלָה emlah) qui nous disent l’attachement d’une mère qui porte ses enfants. Le mot raḥmim vient de reḥem, le ventre maternel, l’utérus et le mot emlah de la racine ḥamal porter, qui, en arabe, sert aussi à dire la femme enceinte, qui porte, et se trouve dans la Bible pour dire la compassion.

Alors nous ne nous étonnerons pas si la Bible, à côté de l’autorité paternelle, introduit tout de suite en Dieu son affection maternelle. Et nous retrouverons bien d’autres passages bibliques, comme celui du livre d’Isaïe ch.49, verset 15: “Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse (מֵרַחֵם meraḥem) pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas” ou du psaume 27, verset 9: “Mon père et ma mère m’abandonnent; le Seigneur me reçoit.”

C’est vrai ce texte montre aussi la fragilité de l’analogie humaine à laquelle Dieu se soumet. Il nous parle à partir de notre réalité, de notre expérience, qui est aussi le lieu où nos fragilités sont vécues ; par conséquent, l’exemple d’un père tyrannique ou d’une mère qui abandonne son enfant risquent aussi de compromettre l’image que nous avons de Dieu. Cependant l’extrême confiance que Dieu fait à l’homme lui fait prendre tous les risques. La liberté qu’il nous laisse d’aimer ou de ne pas aimer pourrait nous conduire à être un contre exemple. Mais le regard de Dieu sur ses enfants est celui qui voit en eux la beauté et qui connait l’esprit qui les habite et les fait à son image et ressemblance. Donc, dans l’expression biblique, il ira encore plus loin jusqu’à privilégier, pour se définir, ce mot (reḥem) qui porte en lui toute l’humanité: celui de la matrice, de l’utérus, du ventre maternel, des entrailles, le lieu où se vit le mystère qui lie l’être humain à la vie et au mystère de son origine. En effet, nous retrouvons tout au long de la Bible les mots רחם (reḥem utérus) et רחמים (raḥmym), ainsi que de nombreux dérivés (comme meraḥem, raḥum) de la racine “raḥam” qui est omniprésente et qui nous dit l’amour que Dieu nous porte, son attachement, sa miséricorde. Ce mot est aussi courant dans les autres langues sémitiques et en particulier dans l’arabe du Qur’an: “raḥmān” ou aussi “raḥīm“. Si on regarde ce que ce mot désigne dans ces langues sémitiques nous y trouvons une signification univoque celle qui désigne le lieu où l’enfant est porté, engendré, la matrice, l’utérus, le ventre maternel. Aussi bien la Bible que le Qur’an nous disent donc l’amour de Dieu pour nous, sa miséricorde en utilisant le même mot qui évoque la mère qui porte son enfant en elle, dans son utérus. En latin on a traduit cette racine par “miséricorde” et miséricordieux” qui évoquent le mot coeur (cor, cordis), mais dans les langues sémitiques l’idée de l’attachement et de la compassion est liée au mot reḥem, utérus. C’est cet amour-là que Dieu nous porte, il ne peut pas se séparer de nous, c’est lui qui nous donne la vie, nous sommes en lui, il y a un cordon ombilical entre nous et Dieu, nous sommes liés. “Tout est de lui, et par lui, et pour lui” nous dit l’Epître aux Romains 11, 36 et la liturgie ne cesse de le rappeler. Il n’y a rien qui soit en dehors de Dieu, rien qui ne subsiste en lui et par lui, c’est bien cela que nous indique l’image de l’Esprit qui plane sur toute la création à venir. L’Esprit qui donne vie à tout, embrasse tout, couvre tout de ses ailes.

Ainsi, le savant juif André Chouraqui nous a proposé de traduire l’omniprésent “Dieu, le miséricordieux”, par “Dieu, le matriciel”. En choisissant précisément ce mot sans équivoque pour nous parler de Lui, on met l’accent sur l’attachement de Dieu à ses créatures. Dieu ne peut pas se séparer de nous, quoi que l’on fasse, car c’est lui qui nous maintient en vie à chaque instant, qui nous rapproche de lui de tout son coeur, qui nous porte en son sein, nous sommes en Lui.

Les mots, les symboles, les réalités de l’univers entier avec toutes ses langues ne pourraient suffire à épuiser le mystère de Dieu. La Bible en fait large usage, mais combien d’autres traditions et langues encore essaient de se frayer un chemin vers Lui? Chacun le recherche comme un enfant cherche sa mère. Alors comment ne pas nous émerveiller de la multiplicité des langages et des images utilisés par toute créature pour nous parler de Lui, pour nous parler du mystère qui infuse en nous la vie et l’amour, comme la mère comble son petit en le tenant dans les bras.

Voici les commentaires de Basile de Césarée (Césarée de Cappadoce, actuelle Kayseri, 329 – 379) et d’Augustin (Thagaste, actuelle Souk Ahras en Algérie, 354 – 430 à Hippone, actuelle Annaba en Algérie) sur le deuxième verset de la Genèse. Ils sont aussi attentif à la traduction du mot מְרַחֶפֶת meraḥefet qui se rapporte à l’Esprit de Dieu (רוּחַ ruaḥ souffle, esprit de genre féminin en hébreu) et rappellent la tradition syriaque, langue proche de l’hébreu, qui traduit ce mot par réchauffer, couver, évoquant justement le geste de l’oiseau qui se tient au-dessus de ses petits, qui infuse sa chaleur et son énergie vitale aux oeufs.

Basile de Césarée sur Genèse 1,2

Augustin sur Genèse 1,2

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